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Lundi 09 Novembre 2009
La filière lait en ébullition
 
Le Réveil du Vivarais
Le petit-déjeuner avec Cyprien.
Projecteur sur les éleveurs de lait
 

Un gréviste du lait de Saint-Alban-d’Ay raconte son quotidien de labeur et de doutes, n’ayant d’autres issues que la fuite dans une plus grande productivité pour tenter de dégager de quoi vivre.

Le Réveil du Vivarais
Nourrir les bêtes avec de l'ensilage.
Un gréviste du lait raconte à Saint-Alban-d’Ay
 

Jean-Claude Juillat explique comment il élève des vaches laitières à perte.

 

Il a jeté trois cent cinquante litres de lait par jour à l’égout pendant près de deux semaines par solidarité avec le mouvement de grève européenne. Le lait, son gagne-pain pour lequel il se lève tous les jours à 6 h et termine vers 20 h, ne s’accordant jamais un jour de repos.
A Saint-Alban-d’Ay, Jean-Claude Juillat explique que ses vingt-quatre vaches laitières sentent qu’il n’a plus le même entrain à l’étable : « Trop c’est trop. Le lait collecté par Danone est payé 28 centimes par litre alors qu’il me revient à 30 centimes. Il y a vingt ans, mon père le vendait ce prix… mais les charges se sont envolées depuis. Et le lait d’hiver étant moins payé, on pourrait descendre à 20 centimes d’ici décembre. »
« Ses parents étaient malades de voir ce gâchis du lait jeté, lui n’était pas à prendre avec des pincettes », raconte son épouse Nadine.
Pour corser le tout, la sécheresse de l’année a obligé à puiser dans les réserves de fourrage et d’ensilage depuis la mi-août.
L’agriculteur de 47 ans, installé à l’entrée de Saint-Alban côté Annonay, dit ne plus sortir de salaire de l’élevage des vaches. La politique agricole communautaire lui permet d’obtenir environ 15 000 euros par an, mais ces aides européennes devraient baisser annonce Bruxelles. La commune étant en zone de montagne, il perçoit en outre 5 000 euros par an.

Le Réveil du Vivarais
La traite, c'est deux fois par jour, toute l'année.
« Je ne gagne rien avec les vaches »
 

« Les aides représentent environ la moitié de ma recette du lait. Et avec tout ça, je suis déficitaire. Il est vrai aussi que j’ai des remboursements d’emprunts importants jusqu’en 2010. »
Des voisins cessant leur activité, Jean-Claude a en effet acheté des terrains et n’a cessé de moderniser son matériel. L’exploitation couvre aujourd’hui 85 hectares, dont 55 hectares en herbe, 25 en céréales, auxquels s’ajoutent un hectare de cerisiers et un hectare de pommes de terre. « Je ne gagne rien aujourd’hui avec les vaches, mais je suis chez moi. Je ne me suis jamais trop endetté et ce système de polyculture, avec quelques locations d’appartements, me permet de joindre les deux bouts. »
Jean-Claude Juillat ne vend pas de céréales. Tout est consommé à la ferme par les vaches et les chèvres. Cette production demande cependant du matériel conséquent, dont quatre tracteurs.
A l’annonce de l’échec des négociations lundi, l’éleveur laitier, qui a sa carte à la FDSEA, tape du poing sur la table : « Je suis en complet désaccord avec le syndicat majoritaire. Je crains qu’on reprenne la grève du lait. Mais cette fois-ci, il y aura sans doute des blocages de laiteries. Si en plus on enlève le système des quotas laitiers d’ici quelques années, notre agriculture de montagne est condamnée ! » Et plus calmement : « Moi, c’est pas à Danone que j’en veux. C’est plutôt aux coopératives maquées avec les syndicats, qui participent à la fixation du prix du lait. A la grande distribution aussi qui a plein pouvoir sur la filière. »
Que fera John, l’aîné de 20 ans qui labourait seul à l’âge de 12 ans et poursuit ses études à Annonay, dans le commerce ?

Il dit
 

- « J’ai travaillé sept ans à Intermarché Annonay avant de prendre la succession de mon père. J’ouvrai les portes du magasin tous les matins à 4 heures ! »
- « Mon père ne comprend pas que je ne trouve plus le temps de fignoler. Mais il faut toujours aller plus vite et produire davantage. »
- « J’aime la moisson, prendre dans ma main le blé que j’ai semé l’automne précédent. C’est un peu ma fierté. »
- « Pas de vacances. Mon seul passe-temps, c’est la chasse. Et aussi d’aller supporter l’Olympique de Marseille avec mes fils. »
- « J’espère avoir le feu vert pour construire un hangar, avec un toit photovoltaïque financé par une entreprise qui revendra l’électricité produite. »
- « Grâce à un lac collinaire creusé dans les années 90, j’arrose 5 à 6 ha de pommes de terre, maïs, tournesol... »
- « La sécheresse de 2009, certes moins spectaculaire, sera pire que celle de 2003, car plus longue. »
- « Nos enfants n’ont pas envie de reprendre l’exploitation, mais ils sont attachés à la terre. Il faudrait vendre en direct... »

Nadine la chevrière
 

Elle en rêvait depuis longtemps. En 2005, en parallèle à l’élevage bovin, Nadine Juillat s’est lancée dans l’élevage caprin. L’épouse de Jean-Claude trait matin et soir quelque 105 chèvres, qui sortent pâturer de mars à novembre. « Cela permet de valoriser le foin, la luzerne, l’orge et le maïs que Jean-Claude produit sur l’exploitation. Je n’achète guère que du concentré et du soja. Ce lait devient picodon à la laiterie de Saint-Félicien. La qualité du lait est privilégiée à la quantité grâce à l’AOC », explique la mère de quatre enfants, qui s’occupe encore de tous les papiers de la ferme. Les chevreaux nés à la fin de l’été, vendus à dix jours, ont rapporté 1,80 euro le kg. « J’ai avancé la période de mise bas à fin août, car mon dernier fils de sept ans, Cyprien, me disait que je passais plus de temps avec les chèvres qu’avec lui ! » Ses loisirs ? « Je suis partie deux jours durant l’été 2008. Mais pas cet été, je me suis détendue en allant aider mon fils Gaétan à peindre son appartement à Lyon, où il suit des études de droit. »

Le Réveil du Vivarais
Le fromage de vache se décline sous différents aspects.
La vente directe contribue à l’entretien de l’espace
 

Marc et Colette Martel sont aujourd’hui en Gaec, à la ferme du Dovezet à Burdignes, avec leurs deux fils. Un Gaec créé en 1981, année où l’exploitation s’est lancée dans la fabrication de fromages de vache.
Colette Martel précise que la production laitière de l’exploitation est scindée en deux : « Les deux tiers vont en laiterie. Le lait est collecté par l’Union régionale des coopératives de vente de lait (URCVL). Le reste est transformé sur l’exploitation. Une partie est vendue aux particuliers et aux commerces locaux, tels que Super U à Annonay. Nous vendons la moitié de notre production à la Main paysanne à Annonay. Nous fabriquons exclusivement du fromage de vache, frais ou sec avec plusieurs types d’affinage ».
Parmi les variétés, on trouve de petits fromages, format dé à coudre pour les apéritifs, le fromage sec traditionnel, en tomme ou en bûchette, nature ou poivré…
L’exploitation, détruite par l’incendie d’août 2000, a été reconstruite. « Actuellement, nous avons entrepris des travaux pour réaliser une nouvelle fromagerie, qui va permettre de répondre à l’augmentation de nos productions et à la demande de la clientèle. »
Pour Colette Martel, la fabrication de fromages et la vente directe du producteur au consommateur n’est pas la solution à tout, mais elle permet de maintenir la production de lait. Et puis les paysans burdignants ont le sentiment d’être en harmonie avec la nature et la société : « Là où il y a des animaux qui paissent, il y a automatiquement l’entretien de l’espace et des paysages. C’est aussi dans notre philosophie de la vie. Le contact avec les gens, c’est aussi passionnant. "

Le Réveil du Vivarais
Jean-Claude Guilloteau.
Guilloteau veut supprimer l’URCVL
 

Le Pdg des fromageries de Pélussin propose de supprimer des intermédiaires et de convaincre la grande distribution de baisser ses marges.

Jean-Claude Guilloteau, que faire pour augmenter le lait aux producteurs ?

Il faut supprimer des intermédiaires. Dans le Pilat et autour de son site de Belley, la fromagerie Guilloteau collecte directement 60 producteurs de lait de vache et 50 de lait de chèvre. Parallèlement, l’URCVL (Union régionale des coopératives de vente de lait) collecte pour la laiterie de Pélussin quelque 70 éleveurs. Tandis que je paie 275 euros la tonne en direct, soit cinq centimes de plus que le tarif suggéré par le Comité régional interprofessionnel de l’élevage (Criel), l’URCVL paie 235 euros. Confions cette tache de collecte à un transporteur et on économisera 10 %.
Il faut aussi interpeller la grande distribution toute puissante. Quand je vends pour un euro de fromage, livré à une centrale d’achat, elle en tire deux euros. La grande distribution double les prix, c’est-à-dire qu’elle prend la marge de l’éleveur, plus celles du collecteur et de la laiterie !
Troisième problème, la surproduction. Il y a en France un quart de lait excédentaire. Le marché a baissé avec la crise mais j’ai pris l’engagement de collecter le lait de tous mes producteurs. Aussi la fromagerie de Pélussin aura collecté en 2009 quelque 6 millions de litres de lait non transformés. Ce lait est revendu à perte aux Italiens, à Mâcon pour faire de la poudre de lait et du beurre, ou encore à une usine de lait UHT au prix de 100 euros la tonne. Sans ces excédents, je pourrai payer davantage les producteurs ! N’oublions pas quand même qu’ils ont connu en 2007 et 2008 une hausse de 26 % et que 2009 a ramené les cours au niveau de 2006.
Que faire face à la toute puissance de la grande distribution ?
Le gouvernement va autoriser les magasins hard-discount de moins de 1 000 m2 sans autorisation. Cette mesure peut créer une concurrence de nature à faire baisser les prix à l’étal. Aujourd’hui, Carrefour, Casino, Auchan, Leclerc... les grandes enseignes se servent de la France comme vache à lait pour investir en Chine, au Japon, en Pologne, au Brésil ou encore en Argentine.
Êtes-vous pour la suppression des quotas laitiers, comme l’envisage la CEE ?
Les quotas ont permis de freiner la surproduction. Les excédents agricoles ne coûtent plus qu’un quart du budget de l’Europe, contre trois-quarts il y a 25 ans. Mais oui, je suis pour leur suppression, car c’est un système ingérable dans certains pays. Au Canada, les quotas s’achètent plus chers que la terre ! Mais laissons en revanche au Criel la maîtrise de la production régionale. L’évolution de la filière caprine, dont le lait est payé aujourd’hui 557 euros les 1 000 litres par la Fromagerie du Pilat, soit plus 15 % en trois ans, est un bel exemple de réussite. La fromagerie pélussinoise spécialisée dans le fromage de chèvre a trouvé un créneau intéressant pour la rigotte, avec Leclerc et Intermarché qui ont lancé une marque-distributeur. Même si rien n’est acquis sur le long terme...
Quel est l’avenir de la Fromagerie Guilloteau que vous avez créée en 1983 ?
Nous avons réalisé en 2008 un bénéfice correct. 2009 sera équilibrée malgré le lait excédentaire qui grève le budget. J’espère développer les ventes aux Etats-Unis où partent déjà 20 tonnes par semaine. 2010 sera aussi consacrée à la sortie du steak fromage et du fromage aromatisé. L’usine moderne ouverte en 2001 à Pélussin sera remboursée en 2014. La société est à vendre, mais la conjoncture n’est guère favorable. Entremont, l’un des géants de la filière, devrait se vendre au franc symbolique à un financier belge…

Le Réveil du Vivarais
Claude Eparvier a entrepris une démarche bio.
Le bio, une démarche environnementale
 

GAEC des Brondelles. L’exploitation de Pélussin sera référencée au printemps 2011 en lait bio. Une partie ira en laiterie, l’autre à la vente directe.

Installé depuis 82 sur l’exploitation familiale au quartier des Brondelles, en Gaec avec son épouse Joëlle depuis 1994, Claude Eparvier est en conversion bio depuis le premier avril dernier. Une trentaine de vaches laitières assure la production, ventilée pour les deux tiers à la laiterie Guilloteau (via l’URCVL) et un tiers en fabrication et vente de fromages. Claude explique : « Nous vendons nos productions de fromages à la Ferme du Pilat, à Pélussin. Ma femme assure deux tournées par semaine, en porte à porte et auprès d’une douzaine de restaurants. »
Cela fait longtemps que l’idée de passer au bio trottait dans la tête de l’agriculteur pélussinois : « Depuis 6 ou 7 ans, j’ai banni les engrais et désherbants chimiques. Je valorise le lisier et le fumier. L’an dernier, Biolait cherchait des producteurs de lait bio. Ca a été le déclic, je me suis décidé. Mais je dois attendre avril 2011 pour être validé producteur de lait bio. »
La démarche est assez compliquée, car il faut acheter des aliments bio pratiquement deux fois plus chers que les aliments traditionnels, sans pouvoir répercuter le prix sur un lait pas encore classé bio.
« Avec le bio, plus d’ensilage, mais à nouveau l’enrubannage. Je souhaite pouvoir devenir autonome, ne plus acheter de produits d’alimentation, et avec des cultures raisonnées, produire le nécessaire à ma trentaine de vaches. Cela demande une rotation plus longue des parcelles. Pour cela, il me faudra entre 6 et 7 ha consacrés à la culture des céréales.
Par cette démarche Claude Eparvier assure à sa clientèle des produits de qualité, sans produits chimiques. Et le Pilatois de conclure : « Nous valorisons nos produits, en même temps que nous agissons sur la qualité environnementale. Nous y trouvons notre compte et notre client également. C’est le sens profond de ce choix. »

Le Réveil du Vivarais
Les yaourts Thé sont en vente.
Des yaourts maison dans les rayons
 

Depuis 1979, Claude Thé est installé avec son épouse à Colombier-le-Vieux. Ils ont repris l’exploitation familiale, qui assurait une production laitière et celle de fruits.

En 1986, des quotas laitiers faibles et le souhait de valoriser ses propres produits les incitaient à se lancer dans la fabrication de yaourts. Claude se souvient : « Je voulais être maître de mon produit d’un bout à l’autre de sa fabrication. La première fois, on a fabriqué vingt yaourts, pour notre consommation, puis on a fait goûter à la famille, aux amis. Les choses ont pris de l’ampleur. Il a fallu démarcher la clientèle. »
Du matériel a été acheté pour thermiser le lait (chauffé à 90° pendant une demi-heure), le conditionner en pots, poser les opercules, les étiqueter et les conserver en chambre froide. « C’est une valorisation qui n’a rien à voir avec la vente en laiterie. Il a fallu s’adapter pour avoir du lait toute l’année, avec une bonne qualité en matières protéiques et en matière grasse. Nous fabriquons le matin. Le lait va directement du pis de la vache au pot de yaourt en passant par l’unité de thermisation. On est en plein dans le Grenelle de l’environnement. » Pour Claude Thé, l’expérience est réussie en matière de valorisation, mais également avec la découverte des gens du commerce. Les clients leur ont fait confiance, ont appris à les connaître lors des marchés à la ferme, venant d’Annonay, Saint-Vallier, Tournon, Valence et au-delà. A Annonay, Michel Bourbon et le magasin Super U jouent très bien le jeu en ouvrant leurs gondoles aux producteurs locaux. L’agriculteur de Colombier-le-Vieux y dépose chaque semaine, des yaourts nature, aux arômes naturels de fruits ainsi que des yaourts aux marrons.
« Notre plaisir, c’est aussi de voir des vacanciers revenir s’approvisionner directement à la maison. »

Dossier réalisé par Jacques Girodet et Yves Rivory (extraits).

Article publié le 09/11/2009 à 09:10
Auteur : pao pao
Crédits photos : Le Réveil du Vivarais
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