1938, les temps de l'insouciance.
En 44, quand on a quitté l’usine, le père Besset levait les mains au ciel en disant : « Mais qu’est-ce que je vais faire ! », se souvient René Thorgue. C’est dire combien de salariés de la carrosserie se sont engagés pour la guerre, quittant leur travail. L’entreprise du charron de Vanosc, aujourd’hui devenue Irisbus, était un véritable réservoir de résistants. Avec l’aval tacite de leur direction, les hommes ont multiplié les sabotages, organisé des sections, distribué des tracts… Samedi, soixante-cinq ans après sa libération, Annonay aura peut-être une pensée pour ces hommes-là, qui n’avaient pas vingt ans et qui ont pris les armes.
A la carrosserie, la mobilisation discrète a commencé dès 1940… Dans son livre sur la Seconde Guerre mondiale, Des Grenades sous le plancher, Anne Boudon raconte : « A l’époque, le directeur et ami de Joseph Besset était Ferdinand Janvier. Lui et sa femme Henriette n’acceptaient pas la situation et ils furent des agents importants de la résistance pendant ces quatre années de 1940 à 1944. (…) Les carrosseries travaillaient pour l’armée française, en particulier à des engins de traction des canons. D’après les conditIons d’armistice, la France devait livrer son matériel de guerre à l’Allemagne. Ainsi, une commission allemande exigea que les 13 tracteurs prêts chez Besset leur soit livrés. Que faire ? Ferdinand Janvier, révulsé par cette exigeance, avait décidé de saboter lui-même ce beau matériel en mettant des boulons dans les boites à vitesses et en remplaçant la graisse dans les moteurs par de la poudre abrasive. »
Le directeur ne donnait pas l’exemple ouvertement. Mais il ouvrait la voie. Alors chez Besset, on a vu toutes sortes de sabotages : un transformateur qui saute, des pièces ou des roues abimées, des pneus neufs remplacés, des freins déréglés… Il n’y a que les essieus qu’on épargnait, car ç’aurait été trop visible.
René Thorgue, salarié dans l’entreprise en 1939 se souvient : «Après l’appel du 18 juin, là, tout le monde a commencé à parler de résistance, mais avant, on n’en parlait pas ouvertement. Pour que ce soit plus sûr, on fonctionnait en sixaine. On connaissait que notre groupe, comme ça, si on était arrêté, on connaissait pas de chef. On tenait des réunions clandestines dans la rue des Consuls, au quatrième étage, chez un nommé Rullière. Notre travail, c’était la distribution de tracts. On le faisait la nuit, dans les boîtes aux lettres. Fallait pas se faire pincer. Le couvre-feu était à 10 h.» Un jour, René Thorgue se fait interpeller par des Allemands. A cette époque, il a un bras dans le plâtre suite à un accident du travail. Dans le plâtre, il y a les tracts. Ce soir-là, le jeune résistant a vraiment eu chaud.
«A l’usine, on savait avec qui on parlait. Ça discutait discrètement mais fallait pas se faire prendre. La ville était occupée et il y avait des miliciens partout, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Les sabotages, ça se disait pas, c’était clandestin, chacun prenait l’initiative.» René Thorgue a encore leur nom en tête. Mais il préfère se souvenir des résistants. A 85 ans, sa mémoire ne flanche pas : Epitat de la Poste, Faurie de la ville, Heller de chez Besset, Ruillière, les Couix, les Bouvier… A l’époque, on se doute qu’untel est résistant. Mais c’est finalement à la Libération que toutes les actions sont dévoilées. «On savait pas tout ce que les autres faisaient. On savait par exemple que Janvier planquait des réfractaires au STO, on savait bien que beaucoup de choses se passaient vers le parc de Déomas, où il habitait, mais finalement, même si le bouche à oreilles fonctionnait, on a presque tout su après la guerre. Qu’il faisait sauter les ponts, tout ça.»
Dans le livre d’Anne Boudon, Léon Itier, un autre résistant, confie : «J’ai vu des trucs formidables chez Besset, pendant la guerre. Par exemple, il y avait des camionnettes pour les Allemands à livrer à la gare. Elles n’allaient pas plus loin que le Champ de Mars. Elles refaisaient route chez Besset. Il y avait soi-disant quelque chose qui n’allait pas. Et pourtant, elles étaient facturées et payées !»
Besset c’est sûr, était le plus gros noyau de résistance de la ville. Mais René Thorgue pense aussi à Vidalon, aux opératrices de la Poste, à tous les autres. «On était juste militants. D’abord, le nazisme, Hitler, les camps, on savait tout ça, on pouvait pas l’accepter. Et puis on mangeait pas à notre faim. Les parents se sacrifiaient pour leurs gosses…»
Sans détour ils se sont lancés dans la guerre. Les carrosseries paieront un lourd tribut dans le combat pour la libération avec onze victimes, tous salariés, tous résistants.
Dossier : Laetitia Bourcet, publié le jeudi 4 juin 2009 (extraits).
|